Mais reprenons les choses par le commencement...

J'avais prévu de faire le semi-marathon et dans la foulée le marathon de Paris 2005 depuis le semi-marathon de Paris en 2004 : Ayant terminé celui-ci sans trop de problèmes, la prochaine étape était de doubler la distance et de parcourir en moins de 6 heures : 42,2 kilomètres...

C'est donc avec ferveur et volonté que je me suis entraîné sans relâche semaine après semaine pour arriver au top le jour du jugement dernier. Seulement voilà, un certain jour de Novembre lors de mon footing du dimanche matin, je ressens une vive douleur dans le genou gauche. Pire, j'ai l'impression qu'un ennemi personnel a fabriqué une poupée vaudou à mon effigie et qu'il est en train de lui mordre le genou. Vous voyez dans les bandes dessinées franco-belge lorsque le héros se fait très mal et que le dessinateur illustre cette douleur par des étoiles... ben mon genou me faisait cet effet là ! Bon, comme j'ai été élevé dans le Nord, où l'on ne va voir un médecin que lorsque l'on est à l'article de la mort (amputation, pneumonie, rage et tout ça...), j'ai décidé courageusement de ne pas aller voir de médecin ! Certes, je ne pouvais plus monter les escaliers, certes je ne pouvais plus courir : mais c'est quand même pas un médecin qui allait m'aider !

J'ai donc décidé de débuter un nouvel entraînement en allant à la piscine, histoire de soulager mon genou, tout en conservant un pseudo entraînement du muscle cardiaque.
Seulement voilà... fin décembre, toujours impossible de courir.
Oh, je pouvais bien faire quelques kilomètres mais immanquablement, les étoiles style bande dessinée revenaient et je me mettais alors à courir comme un mongolo échappé d'un Zoo...
C’est alors qu'à la mi janvier, une étincelle d'intelligence parcourt mon cerveau et me souffle à l'oreille : va voir un médecin du sport : verdict après 20 minutes et 60 euros en moins sur mon compte en banque, petite inflammation au niveau du tendon... Ne faites plus rien pendant un mois.
Mais euh, comment je fais pour faire le semi-marathon qui aura lieu en Mars... et le marathon en Avril ?

A ce stade de l’histoire - le 6 Mars 2005 - me voilà pleurnichant au départ du semi-marathon sur le trottoir, du côté des spectateurs, une jolie barrière me séparant des coureurs. J'extériorise ma peine en shootant avec mon appareil photo mes amis (munis d’un genou en parfait état) qui s'apprêtent à prendre le départ. Et là de me rendre compte que je ne pourrai pas refaire la même chose au marathon. Même si c'est pour flancher lamentablement après 200 mètres, je veux être au départ du marathon, je veux être du bon côté de la barrière ! 35.000 personnes prenant le départ sur les Champs-Élysées, je veux être au milieu de ça !
Sauf que oui, il ne reste plus qu'un mois avant la date fatidique du 10 Avril et que les deux jambons qui me servent de jambes ne sont pas au meilleurs de leur forme...

>>> Fast forward de 1 mois >>>

6h00 du matin : Shahrukh Khan chantonne dans mon portable :
"Haai, tumse milke dil ka hai jo haal kya kahe.
Ho gaya hai kaisa yeh kamaal kya kahe
".
C'est l'heure !
Je sens un grand vide dans mon bide, on appelle ça la trouille !
Dans 2h45, c'est le départ...
J'essaye de réveiller tant bien que mal l'ami Peter (l'homme de la route 66) qui a décidé de nous accompagner, Max et moi dans notre dépucelage sportif.
Une douche rapide histoire de décoller mes paupières, un bon petit déjeuner bien nuttelater histoire de libérer une quantité non négligeable de glucides dans mon organisme. Peter prend sa douche, j'en profite pour passer l'album Tour de France de Kraftwerk en boucle : "Minimum... Maximum... beats for minute"
Je mange mon pain, mais je suis déjà dans la course !

7h30 : Il est l'heure de prendre le métro. Au fur et à mesure des stations, l'invasion commence : Le parisien moyen est remplacé par des êtres humains emballés par des moules burnes, des moules fesses ou munis de shorts trop petits...
Sur la ligne 1, on a l'impression d'être en jour de grève, sauf que le costard est remplacé par la tenue de sport et l'odeur des dessous de bras, par l'odeur des dessous de bras et de chanvre... Royal !
Dans mon cerveau se dessine le fantasme de hurler dans cette rame : "Les mecs qui font du footing, c'est tous des tapettes !!!". S'en suivrait une course poursuite mémorable... perdue d'avance, qui se terminerait sans doute par ma mort prématurée à coups de chaussures dans la gueule. Mon cerveau rationnel m'empêche de commettre l'irréparable...

8h00 : Nous retrouvons Max à mon lieu de travail, qui se trouve être à une centaine de mètre du départ.
Dernières préparations, et fantasme ultime enfin réalisé : me foutre à poil dans la salle de réunion !!! ça c’est fait !
Pendant ce temps, Max et Peter sécurisent le périmètre dans les toilettes du bureau qui sont depuis inaccessibles (Excusez-moi messieurs, heu... Peter il fait du boucan dans les vatèèères !)

8h30 : Nous voilà sur l'avenue la plus célèbre du monde entourés par 35.000 personnes. Tant bien que mal nous nous faufilons à travers la foule pour rejoindre notre catégorie, qui s'avère être la dernière catégorie regroupant les personnes qui estiment pouvoir faire le marathon en moins de 4h30. Moi j'estime rien du tout, si je réussis à faire une vingtaine de kilomètres, je serais déjà content.

8h35 : Nous voilà dans la fosse... ça pue !
Chacun de nous y va de son petit mot pour détendre l'atmosphère.
Dernières recommandations et dernier rappel à Max et Peter : Bon les mecs, aujourd'hui, c'est l’allure Turtle hein !
On y va mollo et on essaye d'aller le plus loin possible… je dis ça, mais avec mon genou de merde, je suis capable de m'arrêter dans 300 mètres. J'imagine alors le public me huant, psalmodiant des injures à mon intention en me jetant des gourdes, des bouteilles d'eau, des pavés à la gueule...

8h40 : Quelques gouttes de pluie. Et les mecs... on y va Turtle hein !
8h41 : Quelques secondes de sophrologie : je me vois courir, je fantasme la foulée parfaite, je vois la ligne d'arrivée se dessiner sous mes yeux... je vois un troupeau de pom pom girls se jetant sur moi en arrachant tous mes vêtements, hurlant à tue-tête "Turtle ! Turtle !"
8h45 : Le départ est lancé... en tout cas pour les premiers. Nous on attend !
8h46 : On attend... Peter y va de sa blague homo, Max y va de sa blague scato, je suis trop content d'être là !
8h47 : On fait 3 pas, et on attend...
8h50 : Je viens de faire mes premiers cents mètres. A ce train là, je suis bon pour arriver au boulot à l'heure demain matin.
8h51 : Bon, les mecs, on y va Turtle hein !
8h55 : On continue d'avancer au pas. On n’a pas encore passé la ligne de départ. L'avenue est envahie par les bouteilles vides (ou pleines), les sacs plastiques, c'est limite un exploit de ne pas se fracasser le crâne sur les pavés.
9h00 : Nous passons la ligne de départ. On y va Turtle les mecs hein !!! La marche cède enfin la place à la petite foulée, cette fois ci tels des Thunderbirds à taille réel...
5, 4, 3, 2, 1... ILS SONT PARTIS !

1er kilomètre : Max regarde sa montre : 7 minutes pour effectuer le premier kilomètre... tout le monde est d'accord pour conserver cette allure (l'allure Turtle !). Mon genou fonctionne bien... j'y vais mollo... je ne ressens aucune douleur, un petit sourire se dessine sur mon visage : je suis content d'être là !
Max et moi en profitons pour se vider la vessie devant le Palais de la découverte... avec du recul aujourd’hui, je trouve cette image vaguement surréaliste !

2ème kilomètre : L'allure Turtle fait que nous nous enfonçons dans la queue du peloton. Ne pas se laisser aller à l'euphorie du départ... Turtle power !
De toute façon avec mon entraînement et mon genou, je peux pas aller beaucoup plus vite...

5ème kilomètre : Premier ravitaillement, mon genou tient, je me gave de quartiers d'orange et je tente de m'hydrater comme je peux.

7ème kilomètre : Pierre, toujours à l'affût de fesses bien modelées repère une petite brésilienne. Eructant de joie, celui-ci décide alors d'hurler cette même joie avec quelques mots à son attention en brésilien. Le brésilien ne marche pas, il essaye l'espagnol... elle se retourne, repère le groupe de débiles, nous fait un petit sourire forcé... on ne va jamais la rattraper !

10ème kilomètre : Second ravitaillement, l’allure Turtle fonctionne à merveille, je me sens bien, pas fatigué (en même temps, il reste 32 kilomètres)... quartiers d'orange, bananes, de l'eau, quelques mètres en marchant et c'est reparti !
Je commence à avoir trop chaud, je me désape légèrement et libère mon T-Shirt Firefox... C'est parti pour la page de pub format 70*60 centimètres sur patte pour le navigateur alternatif.
Effectivement l'allure Turtle ne se prête pas trop à la robustesse de Firefox, mais au moins tout le monde a le temps de voir le T-shirt.

12ème kilomètre : Nous arrivons à l'entrée du bois de Vincennes, Sophie et Fred (des collègues de Max) nous rejoignent, histoire de nous encourager pendant plusieurs kilomètres... et je trouve ça très gentil !
Bon, Fred qui est taillé pour la course (2m50, 26 kilos) ne peut pas s'empêcher de faire son show man et de casser l’allure Turtle. J'ai bien envie de lui faire un croche pied, mais je m'abstiens...

marathon de Paris
Dans l'ordre de gauche à droite : Max, le coureur nombriliste (caché par Max), Peter, Sophie, et le grand Fred...

15ème kilomètre : Nous sommes au coeur du bois de Vincennes, et je commence à sentir les premiers tiraillements au niveau des jambes. Max m'indique que c'est la même chose pour lui... En même temps, il faut les comprendre les jambes : jusqu'à hier, elles étaient tranquilles à pas bouger, à monter des escaliers de temps en temps et à se reposer en position horizontale et tout d'un coup on leur demande de courir comme ça, sans raison apparente, alors qu'on est même pas en danger de mort ! Elles doivent rien comprendre les jambes en fait...
Peter continue à courir 2 ou 3 mètres devant nous, il m'avait déjà fait le coup lors de mon premier semi-marathon il y a 2 ans et la raison pour laquelle il fait cela, ce n’est pas pour nous humilier ou pour casser l’allure Turtle... non ! Vous n’y êtes pas du tout !
C'est pour montrer son cul à tout le monde ! Pierre est fier de son cul ! Il faut le savoir.

18ème kilomètre : Plus que 3 kilomètres avant de terminer un semi-marathon... je suis déjà satisfait. Je me souviens avec nostalgie que l'année dernière j'avais accéléré lors des 3 derniers kilomètres pour terminer au sprint.
Ici, maintenant, c'est toujours l’allure Turtle...

kilomètre 21,1 : Nous venons de passer la ligne d'arrivée d'un semi-marathon en plus de 2h30. Les premiers sont déjà arrivés depuis longtemps, ont pris leur douche, un bon repas et sont rentrés chez eux pour regarder Paris-Roubaix à la télé... alors que nous pendant c'temps là, on se la donne grave !

22ème kilomètre : Chao, la copine de Max nous rejoint l'espace de quelques foulées et de quelques photos. Y'a pas à dire, ça fait plaisir... Bon Chao n'a rien d'une sportive, mais de la voir le visage tout rouge à courir sur le trottoir pour tenter de suivre l’allure Turtle, ça fait chaud au coeur !

23ème kilomètre : Les jambes commencent à morfler et le besoin de s'accrocher à quelque chose pour avancer commence à se faire ressentir.
Comme d'habitude, le regard se perd dans la foule à la recherche de fesses féminines. Une fois le viseur en position, on tente de se rapprocher et de rester à distance constante (ni trop près, ni trop loin !) afin de profiter un tant soit peu du paysage.
C'est dans des moments comme celui-ci que l'on se rend compte que les fesses d'une femme sont la plus belle chose au monde et qu'on serait prêt à les suivre jusqu'au bout du monde !
Ces fesses resteront malheureusement toujours anonymes car la règle est de ne jamais passer devant !

25ème kilomètre : Nous passons pour la deuxième fois à Bastille et c'est là que Peter décide de nous abandonner. L'obligation de se lever à 5h00 du matin le lendemain pour prendre un avion à Bruxelles lui suggère de ne pas trop se fatiguer.
Merci Peter, ce fut un plaisir de suivre tes fesses...
Max et moi-même tentons de nous accrocher aux lièvres Fred et Sophie tout en maintenant l’allure Turtle.
D'un commun accord, nous décidons de pousser jusqu'au 30ème kilomètre. Terminer ce marathon était un rêve insensé... J'y ai cru l’espace de quelques instants, mais là maintenant, mes jambes regrettent ces multitudes de kebabs, ces tonnes de plaques de chocolat et ce manque d'entraînement, et même les fesses de Kate Moss ne pourraient m'emmener à la ligne d'arrivée !
Ravitaillement : j'avale tout ce que je peux ! L’allure Turtle se transforme en allure « paraplégique » Turtle…

26ème kilomètre : Nous longeons la seine en direction de la tour Eiffel qui se dessine au loin. C'est là que se trouve la ligne des 30 kilomètres, seulement voilà, pour une raison qui m’échappe encore la route que nous empruntons n'est qu'une succession de montées et de descentes et là de commencer à me demander si je vais vraiment atteindre ces satanées 30 bornes...

26,5ème kilomètre : Putain, j'ai mal ! Ouch town : population me !

27ème kilomètre : Les applaudissements et les encouragement de la foule en délire à mon passage me font tenir... chaque encouragement délivre une petite étincelle d'énergie dans mon corps... et alors quand une jolie jeune femme vous regarde...

28ème kilomètre : nous pénétrons dans un tunnel. Plus aucun encouragement, ma foulée tient plus du réflexe musculaire que de la volonté d'avancer : un pied devant l'autre sinon, c'est la chute. J'ai chopé les jambes de verre de Cristal Boy dans Space Adventures Cobra. Je suis obligé de m'arrêter sur le côté pour faire quelques étirements. Max, qui a un peu plus de jus que moi me lance quelques encouragements... on repart tout doucement.

28,5ème kilomètre : Sophie et Fred nous laissent... un grand merci !
Je débute l'étape serrage de dents. La sophrologie, les fesses de femmes, la perspective d'un bon kebab bien gras, plus rien ne peut me faire avancer : je suis à bout…
… quand tout d'un coup !

29ème kilomètre : Nous apercevons Chao sur le côté, toute surprise de nous voir arriver. La revoilà qui court sur le bord de la route pour nous mitrailler avec son appareil photo. Je dois sans doute sourire comme un crétin, mais ça fait du bien !
La tour Eiffel est proche…

30,1ème kilomètre : Max et moi avons passé la ligne des 30 kilomètres sans même nous en rendre compte... j'ai du mal à tenir debout. Stop !

Marathon
Max et moi au 30,1ème kilomètre. 10 secondes plus tard, je fusionne avec le bitume...

La force est avec toi jeune coureur, mais tu n'es pas encore un marathonien...
Enculé de Dark Vador !